19 janvier 2026

Chronique littéraire - À la ligne : Feuillets d'usine de Joseph Ponthus (Table Ronde et Folio).

Présentation de l'éditeur

Au fil des heures et des jours le besoin d'écrire s'incruste tenace comme une arrête dans la gorge

Non la glauque de l'usine

Mais sa paradoxale beauté

Ouvrier intérimaire, Joseph embauche jour après jour dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Le bruit, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps s'accumulent inéluctablement comme le travail à la ligne. Ce qui le sauve, ce sont l'amour et les souvenirs de son autre vie, baignée de culture et de littérature.
Par la magie d'une écriture drôle, coléreuse, fraternelle, l'existence ouvrière devient alors une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœuf et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

Notre chronique 
J’ai adoré À la ligne, qui mêle le fracas des machines aux réminiscences de vers appris autrefois. Joseph Ponthus transforme le quotidien de l’usine, conserveries, abattoirs, lignes de bulots, néons aveuglants, en poésie. Chaque ligne, chaque rupture, épouse la cadence du geste répétitif, cette mécanique qui broie les corps autant qu’elle façonne les esprits. Un texte haletant, haché, qui nous parle au-delà des mots. C’est, je pense, ce que j’ai préféré, ce désespoir, cet épuisement, ces difficultés retranscrites dans ces phrases sans ponctuation, sans souffle. 

À l’usine

L’attaque est directe

C’est comme s’il n’y avait pas de transition avec le monde de la nuit

Tu re-rentres dans un rêve

Ou un cauchemar

La lumière des néons

Les gestes automatiques

Les pensées qui vagabondent

Dans un demi-sommeil de réveil

Tirer tracter trier porter soulever peser ranger Comme lorsque l’on s’endort Ne même pas chercher à savoir pourquoi ces gestes et ces pensées s’entremêlent

À la ligne

Ce texte m’a immédiatement rappelé The Jungle que j’ai lu il y a quelques années à l’occasion d’une formation en ligne (sur la plateforme Coursera, un MOOC) et que j’avais trouvé formidable.
L’écriture de Joseph Ponthus, sans ponctuation, rappelle aussi bien le verset biblique que la scansion d’un slam. Elle porte en elle l’incessante répétition de la chaîne : à la ligne, encore et toujours. Ce n’est pas la langue qui décide, c’est l’usine qui impose son rythme. Dans cet univers où le temps ne s’écoule pas, mais se martèle, une phrase frappe par sa justesse : cette ouvrière qui, à la pause, lâche qu’elle n’a « même pas le temps de chanter ». Tout est là. L’inhumanité d’une cadence qui retire jusqu’à la possibilité de chanter, de s’évader quelque peu. 

L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues

Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter » Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière

Ces moments où c’est tellement indicible que l’on n’a même pas le temps de chanter

Juste voir la chaîne qui avance sans fin l’angoisse qui monte l’inéluctable de la machine et devoir continuer coûte que coûte la production alors que

Même pas le temps de chanter 

L’écriture de Ponthus est une résistance. Le livre interroge aussi la frontière trouble entre l’homme et la machine. Que reste-t-il de soi lorsque l’on tire, porte, égoutte, trie, dans une sorte de demi-sommeil ? Mais ce texte n’est pas seulement celui de la fatigue et de la douleur. Il est traversé par la lumière, celle de l’amour, de la mémoire, de la littérature. Les vers d’Apollinaire, une chanson de Barbara, les héros de Dumas, les misères de Hugo : tout le patrimoine intérieur de notre protagoniste est une armure qui le protège, qui lui permet de tenir bon. Ici, la culture n’est pas un ornement bourgeois, elle est un moyen de tenir debout. À la ligne est aussi un texte politique. Il montre ce que signifie être intérimaire : l’incertitude permanente, la dépendance, l’impossibilité de protester sans risquer sa place. 

Demain

En tant qu’intérimaire

L’embauche n’est jamais sûre

Les contrats courent sur deux jours une semaine tout au plus

Ce n’est pas du Zola mais on pourrait y croire On aimerait l’écrire le et l’époque des ouvriers héroïques

On est au xxe siècle

J’espère l’embauche

J’attends la débauche

J’attends l’embauche

J’espère

L’auteur parvient à rendre palpable la précarité comme peu l’ont fait avant lui, peut-être depuis Zola, mais dans une modernité sèche, sans la fiction pour amortir les propos. 

Le matin

Entre mes deux nuits

Je suis là sans y être

Comme si

J’étais en transition

La vraie vie sera à la débauche

Je veux croire que l’usine

J’y suis en transition

En attendant de trouver mieux

Même si ça fait un an et demi quand même que je ne trouve pas

Je veux croire

Que je suis là sans y être

Un livre que je recommande sans hésiter !

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Gabriel et Marie-Hélène.