12 octobre 2026

Chronique littéraire : Les Filles du 9 juin de Maylis Besserie (éditions Grasset).


Résumé de l'éditeur
9 juin 1944. L’ambiance est à la fête dans les rues de Tulle tout juste libérée lorsque la division SS « Das Reich », en route vers Oradour-sur-Glane, entre dans la ville pour y semer la terreur. 99 hommes sont pendus « pour l’exemple » aux balcons des maisons, sous le regard horrifié de la population.Ce jour-là, Hortense Chambel assiste impuissante au supplice de son mari alors qu’elle s’apprête à donner la vie. Dans son sillage, plusieurs générations de femmes hériteront de ce drame : Louise, qui n’aura de cesse de pourchasser les bourreaux nazis restés impunis ; Zoé, qui cherchera à raviver les mémoires en rejoignant la lutte, un demi-siècle plus tard, contre la résurgence des haines. À travers cette vaste fresque familiale, c’est le destin de tout un pays entre 1944 et 2002 que ce roman évoque en microcosme – ses blessures, ses secrets, ses fantômes. Trois femmes, trois époques, reliées par un même traumatisme auquel chacune répond comme elle peut, tantôt par le silence, tantôt par la révolte.

Maylis Besserie est romancière et productrice à France Culture. Après Le Tiers Temps (prix Goncourt du premier roman 2020, traduit dans quinze langues), Les Amours dispersées (2022) et La Nourrice de Francis Bacon (prix des écrivains du Sud 2023), Les Filles du 9 juin est son quatrième roman.

Notre chronique
Maylis Besserie, dont j'ai beaucoup apprécié Les Amours dispersées, revient sur l'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire de Tulle : les pendaisons du 9 juin 1944. Elle ne se concentre pas uniquement sur le massacre, mais s'attache à ce qu'il laisse derrière lui, à la manière dont un traumatisme traverse les générations et façonne des existences.
D'Hortense, qui assiste impuissante à la mort de son mari alors qu'elle s'apprête à accoucher, à Louise puis Zoé, chacune cherche sa manière de vivre avec cet héritage, entre silence et quête de justice.
L'autrice restitue avec justesse l'atmosphère de cette période. L'espoir de la Libération est brutalement interrompu : le peuple de Tulle célèbre ses libérateurs avant que la terreur ne s'abatte sur la ville. 
« La hantise a disparu, les mâchoires se desserrent, les fronts se détendent, on sourit, on embrasse les maquisards, héros du jour, et des bouteilles de vin circulent en leur honneur. En ce 8 juin 1944, le peuple de Tulle célèbre ses libérateurs, chante et jubile sous le ciel de Corrèze, à la face de cette guerre qui l'a si longtemps tenu cadenassé, l'a fait souffrir et a tenté de le soumettre. La Résistance l'a emporté in extremis, deux jours seulement après le Débarquement. La peur viscérale qu'ont nourrie en elle ces années d'occupation, la terreur permanente que son mari Albert ou l'un des enfants soit blessé ou tué, est encore trop présente pour qu'elle puisse ressentir un véritable soulagement. »
Ce contraste donne toute sa force au récit. Mais ce qui a surtout retenu mon attention est la réflexion sur la mémoire.
« Sept ans après, le 9 juin demeure un événement considérable, pas seulement pour Hortense et les familles de victimes, mais pour tous les habitants qui ont été témoins du massacre et qui sentent, ce jour-là, la vibration du traumatisme les parcourir. C'est le moment où les Tullistes laissent paraître le chagrin qu'ils taisent le reste de l'année. »
Comment transmettre lorsque les témoins disparaissent ? Comment lutter contre l'oubli et le révisionnisme ?
Zoé, petite-fille de l'un des pendus de Tulle et devenue enseignante d'histoire, comprend qu'il faut briser le non-dit qui pèse sur les générations suivantes. Elle s'attache à transmettre cette mémoire, tandis qu'un survivant décide de raconter encore et encore pour combattre les rumeurs nauséabondes et les mensonges révisionnistes.
« C'est pour ceux qui ne sont pas rentrés qu'il se doit de tout dire. Il a survécu pour se venger et dénoncer les crimes. Oui, désormais il racontera le camp, encore et encore, pour éteindre les doutes et les rumeurs nauséabondes, pour alerter sur le danger qui plane toujours, la bête immonde qui rôde et fait de l'autre la cause de ses malheurs. La cible à abattre. »
Maylis Besserie rappelle que l'histoire ne relève pas seulement du passé : les idéologies extrémistes, le racisme et l'antisémitisme trouvent encore, hélas, des échos dans le présent.
« Il n'y a qu'à voir la violence qui fleurit depuis le retour de la crise économique : les mêmes causes produisent les mêmes effets. L'attentat de la rue des Rosiers, il y a deux ans, a été pour elle le signe certain du retour d'un antisémitisme revendiqué, si virulent qu'on a tué au grand jour en plein Paris. Et il ne faut pas croire qu'il n'y a qu'en Allemagne que les groupes néonazis prospèrent. »
Ce roman, solidement documenté et profondément humain, montre que la mémoire se construit par la transmission et que les faits doivent sans cesse être rappelés. Il nous rappelle combien il est essentiel de ne jamais oublier les horreurs du passé. Une lecture qui invite à comprendre l'Histoire et à réfléchir à notre responsabilité collective face à cet héritage.

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