Les nouvelles de Dissonances, toutes consacrées à la musique, reposent sur un fond d’expériences vécues. Au cours de ma carrière, j’ai eu l’occasion de côtoyer des milieux très divers, rock, classique, folk, baroque, vocal, etc., mais c’est le jazz qui a été mon domaine de prédilection puisque je l’ai enseigné en Conservatoire pendant de nombreuses années.
Les musiciens ont leur langage propre, leurs traditions, leurs habitudes, leur
humour, et je dirais même une vision du monde qui n’est pas étrangère au type
de musique qu’ils ont choisi. Cette idée pourra éventuellement faire l’objet
d’une chronique ultérieure. Aujourd’hui je voudrais apporter quelques détails
véridiques sur les concerts que j’ai eu le bonheur de donner en trio au Caire
et à Alexandrie au printemps 2007, concerts qui sont évoqués dans la
dernière nouvelle du recueil, intitulée Mehndï.
Cette expérience extraordinaire (l’une des rares que j’ai eues à l’étranger) a
démarré dès l’aéroport Charles de Gaulle, quand l’hôtesse d’accueil a refusé
d’embarquer dans l’avion le matériel musical du percussionniste pour des
raisons de poids. Le transport des instruments (on parle souvent du train ou du
métro) est un véritable casse-tête dont je vous éviterai les détails techniques !
Enfin, après de laborieuses tractations, nous avons décollé et sommes arrivés
au Caire. L’hôtel, qui nous attendait, était particulièrement luxueux, mais la clim
était en panne. À cette époque, je souffrais de violentes migraines (dont j’ai
trouvé l’explication plus tard) et j’ai dû, à peine arrivé, avoir recours à des
médicaments à base de morphine que j’avais pris la précaution d’emporter. Dès
le lendemain, il m’a vite fallu déchanter face à la puissance d’une saison
radicalement différente de la nôtre !
Notre premier concert a eu lieu face au magnifique musée des antiquités. La
police surveillait discrètement l’évènement où étaient conviées des
personnalités de plusieurs pays ainsi que des officiels égyptiens. Tous ne nous
ont pas été présentés. Du fait du ramadan, nous avons mangé des sandwichs avant
les concerts et dans la camionnette qui nous conduisait, chaque jour, de lieu
en lieu. C’est au cours d’un de ces déplacements que nous avons rencontré des
membres de la communauté copte avec lesquels nous avons eu des échanges
chaleureux, étant spontanément reconnus (en tant que chrétiens) comme
des compatriotes. C’est ce contact qui m’a donné l’idée d’écrire Mehndï,
une nouvelle qui décrit la condition particulièrement difficile des Coptes d’Égypte.
Après le Caire, nous avons filé vers Alexandrie, distante de deux cents
kilomètres.
Au cours d’un des concerts, nous avons effectué une masterclass comme il
est rapporté dans l’histoire de Mehndï. Des musiciens locaux se sont
prêtés au jeu avec talent. Je me souviens de l’un d’entre eux qui jouait du tongue drum,
un instrument peu connu à ce moment-là. Je joins une photo pour les curieux.

Pendant que nous rangions le matériel, un saxophoniste égyptien est entré dans la salle et, après avoir sorti son instrument, m’a demandé de l’essayer. Je me souviens de cette scène parce que j’avais hésité et le visiteur s’en était aperçu, ce qui m’avait contrarié. C’est qu’il fallait que je souffle dans l’instrument avec son propre bec, or il y a de nombreuses maladies contagieuses en Égypte, comme l’hépatite, la typhoïde, et même si j’avais mis à jour mes vaccins, je les redoutais. Néanmoins, prenant mon courage à deux mains, j’essayais cet alto qui me parut des plus corrects et rassurais mon sympathique visiteur qui venait de l’acheter.
Un soir, nous avons été invités à un dîner par le consul de France qui nous a conseillé de nous maintenir scrupuleusement dans le réseau occidental du pays, pour des raisons de sécurité. Et c’est précisément pour cette raison qu’un après-midi, nous avons décidé de transgresser la règle et de nous balader dans un quartier non recommandé. Avec le recul, je mesure à quel point cela était inconscient. Nous étions quatre, mais la stupéfiante misère que nous avons découverte dans ces quartiers reculés d’Alexandrie (quel contraste avec la nouvelle Grande Bibliothèque et ses abords !) aurait pu nous valoir d’être agressés, détroussés et peut-être pire encore ! Heureusement, rien ne s’est passé d’autre que des regards étonnés par nos allures de riches. Ainsi nous avons pu voir le terrifiant envers du décor…
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Gabriel et Marie-Hélène.