02 février 2026

Chronique littéraire : Je voulais vivre de Adélaïde de Clermont-Tonnerre (Grasset).

Résumé de l’éditeur 
Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans, venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature : elle se nomme Milady. Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires. Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté.

Notre chronique
« Je voulais vivre ». Ces trois mots suffisent à ranimer la voix de celle qu’Alexandre Dumas avait condamnée au silence : Milady. Sous la plume d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, la « diablesse » des Trois Mousquetaires devient femme, chair et souffle. L’auteure ne se contente pas de revisiter le roman : elle le réinvente et donne à cette héroïne honnie le droit de se raconter, d’exister.
Un prêtre qui recueille une enfant, Anne. Le roman déploie ensuite la fresque de sa métamorphose : l’orpheline devient lady, puis comtesse, puis espionne. La fillette malmenée par le sort devient guerrière dans un monde au sein duquel la liberté féminine n’a pas de place.
Mais là où Dumas la peignait en empoisonneuse et en manipulatrice, Adélaïde de Clermont-Tonnerre choisit l’humanité. Elle révèle la part d’ombre et de lumière d’un personnage tragique. Le roman devient procès, plaidoyer et réhabilitation. Il ne s’agit pas de disculper Milady, mais de comprendre la femme derrière le masque, celle que la violence, l’humiliation et la passion ont façonnée.
« Ils me considéraient comme une sorcière. Moi-même, je m’interrogeais sur ma nature profonde. Je repensais à ma mère, à Félicité, à Mme de Rolland, à Hélène, à ces femmes dont j’admirais la bonté, la douceur. Dans d’autres circonstances, si la violence ne m’avait pas percutée dès les premières années de ma vie, aurais-je pu être comme elles ? Aurais-je su dispenser l’amour et la joie ? Ou étais-je cette âme viciée que Mme de La Haye avait tenté à toutes forces de redresser ? Une femme maudite que la mort accompagnait ? Une femme qui provoquait la ruine et le malheur de ceux qu’elle rencontrait ? Je n’étais pourtant pas capable du détachement des soldats qui m’escortaient. Je les voyais, dans les tavernes où nous nous arrêtions, rire à gorge déployée, boire, sombrer dans le sommeil. Aucun des cadavres qu’ils laissaient derrière eux ne les tourmentait, quand je voyais bien ce que ce premier combat me coûtait. Je n’avais ni l’abnégation des femmes, ni l’insouciance des hommes, et je restais entre deux mondes, entre deux sexes, inapte à faire partie de l’un comme de l’autre. »
Les personnages masculins, Athos, D’Artagnan, Richelieu, ne sortent pas indemnes de cette relecture. Leurs certitudes vacillent, leur héroïsme se fissure. D’Artagnan, vieux et hanté par la culpabilité, se demande enfin s’ils ont tué une criminelle ou exécuté une victime. Cette introspection tardive confère au récit une grande profondeur morale.
Roman de réhabilitation, Je voulais vivre est aussi un cri. Celui d’une femme qui refuse la soumission et la fatalité, dans une société qui pardonne tout aux hommes et rien aux femmes. 
« J’avais vingt-cinq ans. J’étais femme. J’étais mère. Je servais la France. Et je voulais vivre. »
Un roman vibrant, féministe sans dogmatisme, aux multiples rebondissements.

Pour aller plus loin

L'incipit :
Elle hurle. Ou du moins veut le faire. Mais aucun son ne sort de sa bouche. Dans la nuit, elle vient de distinguer, collé à la vitre, un visage d’une beauté sinistre. Le visage d’un homme qu’elle a aimé à se damner avant de le craindre de tout son être. Elle sent ses muscles se raidir. L’étouffement la saisit. Il faut se lever, courir, mais elle reste immobile, son cœur affolé, prise au piège.

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Gabriel et Marie-Hélène.