15 juillet 2026

Interview de l'autrice du Banc (Albin Michel/Audiolib).


Merci infiniment de nous avoir accordé cette interview !

Dans Le Banc, vous choisissez de faire d’un lieu très ordinaire, un simple banc au pied d’une résidence, le centre du récit. Est-ce que cette idée a été inspirée par une expérience particulière ?
Nous avons tous déjà vu, je pense, ces brochettes de petits vieux se retrouvant sur les bancs de la place du village en fin d’après-midi. Près de chez moi, en Caroline du Nord, j’avais remarqué qu’un groupe de retraités, hommes et femmes, avait pris l’habitude de se retrouver autour d’un banc posé sur un morceau de gazon devant leurs maisons de ville. Petit à petit, je les ai vus améliorer leur petit coin, apporter des snacks, un lecteur de CD, etc. J’ai compris qu’un banc était à la fois un lieu ouvert, gratuit, accessible à tous dans un espace public, et un lieu privé (on y fait des rencontres, on se serre sur un banc, parfois à regret, par crainte de cette intimité). Il devient quasiment privatisable à certaines heures de la journée. Les bancs publics, on n’y prête pas attention, mais ils sont importants. Ils remplissent une fonction de lutte contre l’isolement.

Le roman mêle chronique du grand âge, récit choral et intrigue policière. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces différentes dimensions narratives sans que l’une prenne le pas sur les autres ?
L’intrigue policière n’était au début qu’une ruse pour que le lecteur tourne les pages. Mais, comme lui, j’espère, je me suis attachée au commandant Mballo ! Mon propos était de parler d’une autre façon – pas en sociologue, mais les pieds plantés dans le concret – du grand âge, de cette période qui précède la fin de vie, quand on est encore vivant, mais que l’on ne fait plus tout à fait partie du monde. Je voulais le faire depuis la perspective d’un vieux monsieur, faire entendre sa voix, comprendre et faire comprendre ce que, lui, ressentait. À partir de là, j’ai construit son univers. Ce que vous appelez joliment le récit choral, c’est la mosaïque de différentes perspectives que j’ai assemblées. C’est comme ça dans la vraie vie, n’est-ce pas ? Le père râle parce qu’il veut sortir, mais que personne ne peut l’accompagner, la fille se dit « il faut encore que j’aille chercher papa alors que j’ai tant à faire », l’auxiliaire de vie se coltine les humeurs de son client. Le roman essaie de montrer que tout le monde peut avoir raison (« sa » raison) en même temps. Quand on dit à un monsieur de 95 ans qui refuse de manger, « mais tu pourrais faire un effort ! », on oublie qu’il ne fait que ça du matin au soir. 

Vos personnages âgés échappent souvent aux représentations habituelles de la vieillesse : ils restent traversés par le désir, l’humour, les contradictions et les souvenirs. Qu’aviez-vous envie de montrer ou de corriger dans notre regard contemporain sur le très grand âge ?
Quel que soit l’affection que l’on éprouve pour nos parents, on voit généralement les personnes très âgées comme des momies, des meubles – sinon des encombrants – à l’exception de quelques héros « exceptionnels » que l’on monte en épingle : la grand-mère qui fait encore double salto à 102 ans, le papi qui bat tout le monde au Scrabble, Clint Eastwood qui tourne encore à 94 ans. C’est agaçant. Les très vieux, ce sont nous dans 20, 30 ou 40 ans, avec nos habitudes, nos désirs et nos humeurs. « Les vieux » n’appartiennent pas à un monde parallèle, ne sont pas des êtres d’une catégorie différente de la nôtre. Or, même lorsque l’on s’occupe beaucoup et bien d’un parent âgé, on est souvent tellement accaparé par la logistique que l’on peut facilement passer à côté de lui. Rater l’essentiel. C’est ce qui arrive aux enfants de Georges. Quand il dit à sa fille, au moment où elle le croit réduit à l’état de légume, « quand j’entends un avion, je voudrais encore aller une fois quelque part, loin », elle comprend soudain qu’il a encore des envies, des rêves. 

Plusieurs passages interrogent notre rapport actuel au temps, au silence et aux écrans. Dans quelle mesure ce roman est-il aussi, selon vous, un portrait de notre société contemporaine ?
Le silence est une valeur totalement démodée. Or, comme disait Montaigne, « le taire parler est bien intelligible ». D’ailleurs, ce livre est né d’une interrogation : je regardais souvent une vieille tante assise dans son fauteuil en silence, des heures durant, et je me demandais : à quoi pense-t-elle, si elle pense encore ? À moins qu’elle ne dorme ? Est-elle triste ? Ou heureuse avec tous ses souvenirs ? Et je n’avais aucune réponse.

Votre style est très sobre, même lorsque vous décrivez des scènes douloureuses liées à la dépendance ou à la fin de vie. Était-ce une manière de préserver une forme de pudeur ?
Peut-être. Mais parler de sa pudeur, c’est déjà la perdre… Enfin, à certains moments dans le livre je suis très explicite, pour ne pas dire crue. Je pense que chaque situation mérite son expression. Maintenant, alors que l’on emploie les superlatifs à tout bout de champ et en rafale, c’est sûr que je ne suis pas dans l’hyperbole. 
 
Les dialogues occupent une place importante dans le roman, notamment sur le banc. Comment travaillez-vous les voix de vos personnages pour qu’elles soient naturelles et révélatrices de leur histoire intime ?
Je pense à des personnes que j’ai connues, je les fais parler dans ma tête et j’emprunte leurs voix pour les attribuer à mes personnages. Je suis moi-même une grande lectrice de romans et j’ai parfois regretté que, souvent, les dialogues s’y ressemblent trop, tous sur le même ton. C’est un écueil que j’ai essayé d’éviter.

Le personnage de Georges entretient un rapport complexe à la
vieillesse : il refuse d’être réduit à son âge tout en prenant conscience de ses limites. Avez-vous écrit ce personnage à partir d’observations, de rencontres ou d’une réflexion plus personnelle sur le temps qui passe ?
À cet égard, Georges ressemble à mon père, mort à 98 ans, mais je n’avais que l’embarras du choix, car quand on a soi-même 60 ans, on est entouré de personnes très âgées. Vivant aux États-Unis, j’ai d’ailleurs pu constater que les différences culturelles s’effaçaient quand la mort s’approchait. Ici comme en France, les vieux qui étaient drôles à 70 ans le sont toujours à 95 ans, les pénibles restent pénibles, etc., etc. Georges aime la vie, mais ne supporte pas l’idée de sa déchéance physique, porter des couches le révulse, et il le dit : il veut mourir pour ne pas crever. Son rapport à la vieillesse me semble, dans le fond, assez cohérent avec sa personnalité.

Après avoir écrit un roman aussi attentif à la fragilité, à la transmission et à la disparition, quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce que la littérature peut saisir de l’expérience humaine que d’autres discours (médicaux, sociaux et médiatiques) peinent à exprimer ?
J’ai été journaliste pendant vingt ans et je n’avais, avant ce roman, publié que des documents, des biographies, bref, de la non-fiction. Or, quand j’ai voulu écrire sur le grand âge, je n’ai pas trouvé d’autre solution que le roman parce que je ne voyais pas comment des statistiques, des descriptions ou des analyses pourraient exprimer ce que je ressentais et souhaitais partager. À savoir : ces vieux que l’on aime (plus ou moins) sont enfermés dans des corps qui ne leur obéissent plus, dont ils ont honte. Et s’il y a bien une chose dont on peut être sûr, c’est que nous serons, à un moment donné, comme eux. À partir de là, à chacun de tirer ses conclusions. Le genre romanesque permet de ne pas se poser en expert et de distribuer des conseils. Il a cet immense avantage de permettre d’exposer des « positionnalités » et leurs contradictions sans devoir trancher. Le lecteur le fera lui-même, en fonction de sa propre situation, mais – et c’est la valeur ajoutée – en connaissance d’autres points de vue.

Pour aller plus loin
Notre chronique.

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