Merci infiniment, Nathalie, d'avoir accepté cette interview !
Comment est née l’idée de faire dialoguer deux époques aussi différentes à travers un même lieu, Délenda ?
Délenda est né de plusieurs passions qui se sont rejointes.
J’ai toujours été fascinée par le XIXe siècle et par la période de l’Occupation, plus particulièrement par ceux qui ont choisi de résister. Ces deux époques m’ont longtemps accompagnée dans mes lectures et mes réflexions, et j’avais envie de leur donner une place dans le même roman.
Mais le véritable point de départ est sans doute un lieu. Enfant, j’ai passé toutes mes vacances dans une maison de Corrèze que mes parents louaient chaque été. J’y suis allée pour la première fois à l’âge de neuf mois et j’y suis retournée tous les ans jusqu’à mes quinze ans. Cette maison m’a profondément marquée et elle est restée dans mon cœur.
L’attachement qu’Arthur éprouve pour le lieu de son enfance est d’ailleurs très personnel : je crois qu’il me l’a emprunté.
Le manoir occupe une place centrale dans le roman. L’avez-vous conçu dès le départ comme un personnage à part entière ?
Oui, sans aucun doute. Le manoir était même probablement le point de départ du roman.
Depuis l’enfance, je suis fascinée par ce que j’appelle la mémoire des lieux. La vieille maison bourgeoise où je passais mes vacances avait conservé l’atmosphère et l’art de vivre presque intacte du XIXe siècle. Il n’y avait ni salle de bain, ni chauffage, ni eau courante. En y entrant, on avait réellement l’impression de remonter le temps.
Cette maison a beaucoup nourri mon imaginaire. J’étais persuadée qu’elle avait gardé quelque chose de ceux qui l’avaient habitée avant nous. Je passais mon temps à inventer leur histoire et à me demander quelles joies, quels drames ou quels secrets avaient pu se dérouler entre ces murs.
Il m’arrivait de monter l’escalier en courant pour ne pas me faire rattraper par ce que je ne voyais pas. La maison me fascinait autant qu’elle m’inquiétait.
Lorsqu’Arthur dit qu’il aime Délenda et qu’il en a peur à la fois, il exprime finalement un sentiment que j’ai moi-même connu. C’est sans doute pour cela que le manoir est devenu un personnage à part entière : il ne sert pas seulement de décor, il porte la mémoire du passé et relie les générations qui se succèdent dans le roman.
Mon intérêt pour ces deux périodes est né de raisons très différentes.
Comme beaucoup de petites filles de ma génération, j’ai d’abord été attirée par le XIXe siècle pour son esthétique. Nous avons grandi avec tout un imaginaire peuplé de robes à crinoline, de grandes demeures, d’histoires romanesques et d’héroïnes dont les aventures faisaient rêver. Entre Sissi et Scarlett O’Hara, cet univers a nourri mes rêves d’enfant pendant de nombreuses années.
En grandissant, j’ai cependant découvert une réalité plus complexe. Derrière cette élégance se cachait une société où les femmes disposaient de très peu de liberté et dépendaient souvent de leur père puis de leur mari. C’est sans doute pour cette raison que des figures comme George Sand me fascinent : elles ont su s’affranchir, au moins en partie, des contraintes de leur époque. Mais j’ai aussi pris conscience que cet univers raffiné ne concernait qu’une minorité privilégiée. C’était aussi une époque difficile pour une grande partie du peuple, marquée par la pauvreté, les inégalités sociales et des conditions de vie que nous aurions aujourd’hui du mal à imaginer.
Mon intérêt pour l’Occupation est d’une autre nature. Je suis passionnée d’histoire, mais cette période me touche particulièrement parce qu’elle confronte les individus à des choix fondamentaux. Face à l’injustice, au danger ou à la peur, qu’aurions-nous fait ? Aurions-nous résisté ? Aurions-nous fermé les yeux ? Aurions-nous trouvé le courage d’agir ?
Je crois que cette question me poursuit depuis longtemps. Nous aimerions tous penser que nous aurions été du côté des justes, mais personne ne peut en être certain tant qu’il n’a pas été confronté à de telles circonstances.
Écrire sur cette période m’a permis d’explorer cette interrogation à travers mes personnages. En les faisant agir ou douter, hésiter puis choisir, j’ai cherché à comprendre ce qui pousse des hommes et des femmes ordinaires à accomplir des actes extraordinaires.
Élisa et Arthur sont confrontés chacun à sa manière au poids des conventions et de l’héritage familial. Comment avez-vous construit ce parallèle entre les deux personnages ?
Je me suis beaucoup intéressée à l’idée selon laquelle les familles transmettent parfois, sans le vouloir, des blessures, des secrets ou des schémas qui se répètent d’une génération à l’autre. C’est un thème qui traverse tout le roman.
Sans entrer dans les détails pour ne pas révéler l’intrigue, j’ai imaginé pour Élisa et Arthur des épreuves qui présentent certaines similitudes. Bien qu’ils vivent à des époques différentes, ils sont confrontés à des problématiques semblables, à des choix qui leur sont imposés et à la difficulté de trouver leur propre liberté.
Certains de ces parallèles étaient voulus dès le départ. D’autres, en revanche, ne se sont révélés qu’au fil de l’écriture, voire à la relecture. J’ai parfois découvert des correspondances auxquelles je n’avais pas pensé consciemment. Certaines scènes, certaines situations ou certaines réactions des personnages faisaient écho à d’autres passages du roman sans que je l’aie véritablement prémédité.
Je crois que lorsque l’on passe plusieurs années à écrire une histoire, certains thèmes finissent par se frayer un chemin d’eux-mêmes et à tisser des liens entre les personnages
Ce qui m’intéressait surtout était de placer mes personnages face à des questions semblables et d’observer ce qu’ils en feraient, selon leur personnalité, leur époque ou leur histoire.
Je préfère ne pas en dire davantage afin de préserver les découvertes du lecteur, mais ces échos entre les deux récits constituent l’un des fils conducteurs de Délenda.
Les thèmes de la mémoire et de la transmission traversent le récit. Que souhaitiez-vous partager à travers ces liens entre les générations ?
Je ne suis pas certaine d’avoir cherché à transmettre un message particulier. J’ai surtout pris beaucoup de plaisir à explorer ces liens entre les générations.
Plus généralement, je crois que c’est ma façon personnelle de regarder le monde. Le passé m’intéresse et m’accompagne depuis toujours. J’aime l’idée que nos vies ne commencent pas complètement avec nous.
J’ai eu la chance de connaître mon arrière-grand-mère jusqu’à l’âge de vingt et un ans. Elle nous racontait des souvenirs de sa jeunesse et notamment de la Première Guerre mondiale. En l’écoutant, je prenais conscience qu’avant d’être la vieille dame que nous connaissions, elle avait elle aussi été une jeune fille, connu l’amour et la douleur de le perdre à cause de la guerre. Elle ne s’en était jamais remise. Toute sa vie s’était construite autour de cette première blessure.
Votre roman entretient une frontière subtile entre réalité, visions et croyances. Comment avez-vous travaillé cet équilibre sans basculer dans le fantastique pur ?
Je suis plutôt rassurée d’entendre que cette frontière paraît subtile, parce que c’est précisément ce que je recherchais, même si j’avais quelques appréhensions en écrivant ces passages.
C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps et que j’avais envie d’intégrer au roman. En revanche, je ne souhaitais pas écrire un récit fantastique ni multiplier les phénomènes spectaculaires. C’est même probablement cette crainte qui m’a poussée à conserver une part d’ambiguïté.
Très honnêtement, ce qui m’intéresse n’est pas le sensationnel, c’est la possibilité qu’il existe un lien réel, mais invisible entre les morts et les vivants, qui échappe à notre compréhension.
J’ai donc essayé de rester sur une ligne de crête où chacun peut conserver sa propre interprétation. Certains lecteurs verront peut-être des phénomènes inexplicables, d’autres y trouveront des coïncidences, des intuitions ou le reflet du monde intérieur des personnages. Mon objectif n’était pas de convaincre qui que ce soit.
Les personnages féminins occupent une place importante dans l’intrigue. Quel regard souhaitiez-vous porter sur leur quête de liberté et leur capacité à résister aux contraintes de leur époque ?
C’est vrai que les personnages féminins occupent une place importante dans le roman. Pourtant, ils auraient peut-être dû en occuper une plus grande encore. À l’origine, j’étais surtout préoccupée par certaines trajectoires féminines, mais au fil de l’écriture, plusieurs personnages masculins se sont imposés avec une force inattendue.
Ce qui m’intéressait était de montrer différentes façons d’exister et de réagir aux contraintes de son temps.
Élisa cherche à conquérir sa liberté, parfois maladroitement, parfois au prix de souffrances ou d’erreurs. Mina possède une liberté plus intérieure, qui lui permet de rester fidèle à elle-même malgré les épreuves. Alice révèle une force qu’elle ne soupçonnait peut-être pas lorsque ceux qu’elle aime sont menacés. Quant à Julia, elle incarne peut-être une autre forme de résistance : celle d’une femme qui refuse d’accepter ce que le destin lui a pris. Mais cette lutte la conduit progressivement vers l’amertume et la rancœur.
Je crois que ce qui les rapproche, ce n’est pas une même vision de la liberté, mais le fait qu’elles refusent toutes, à leur manière, de se laisser définir entièrement par les circonstances ou par le regard des autres.
J’avais également envie de montrer qu’une femme peut aimer profondément sans se renier pour autant. À mes yeux, l’amour et la liberté ne sont pas nécessairement incompatibles, même si l’équilibre est parfois difficile à trouver.
Quels ont été vos principaux travaux de recherche pour restituer avec justesse les différentes périodes historiques du roman ?
J’avais déjà à la maison un important fonds documentaire, car je lis depuis toujours beaucoup d’ouvrages d’histoire, de biographies historiques et de témoignages. Une partie de mes recherches était donc antérieure à l’écriture du roman.
Ensuite, j’ai surtout effectué des recherches plus ciblées en fonction des besoins du récit. Lorsque je souhaitais décrire un événement, un lieu ou une situation particulière, je cherchais des documents, des témoignages ou des anecdotes précises permettant de donner davantage d’authenticité aux scènes.
Pour la partie consacrée à la Résistance, je me suis notamment inspirée du livre de Georges Guingouin, Quatre ans de lutte sur le sol limousin. J’ai également recherché des informations sur la Résistance corrézienne et des anecdotes sur certains épisodes historiques précis, comme la Libération de Paris. L’histoire de l’enfant perdu au milieu des barricades lors de la libération de Paris est véridique.
J’ai parfois découvert des documents très émouvants, notamment l’un des premiers appels à la résistance diffusés à Brive dans les tout premiers temps de l’Occupation. Ce sont souvent ces détails, parfois modestes en apparence, qui permettent à une époque de reprendre vie.
J’ai également effectué des recherches très concrètes lorsque le récit l’exigeait. Je me suis par exemple documentée sur la diphtérie, sur la manière de réaliser un garrot de fortune ou encore sur les soins qui pouvaient être apportés à un blessé par balle pendant la guerre.
Mon objectif n’était pas de donner un cours d’histoire, mais de faire en sorte que le lecteur ait le sentiment de vivre les évènements aux côtés de mes personnages.
Après avoir refermé Délenda, quelle réflexion ou quelle émotion aimeriez-vous que les lecteurs conservent ?
J’aimerais que les personnages accompagnent encore un peu les lecteurs après la dernière page, comme s’ils étaient devenus réels et avaient trouvé une place dans leur quotidien.
C’est d’ailleurs ce qui me touche le plus dans certains retours de lecture. Plusieurs lecteurs m’ont confié avoir continué à penser aux personnages pendant des jours, parfois des semaines, après avoir refermé le roman. D’autres réagissent à leurs choix avec une étonnante spontanéité : « Mais pourquoi a-t-il fait ça ? » ou « Pourquoi n’a-t-elle pas fait autrement ? » Comme s’ils parlaient de personnes réelles plutôt que de personnages de fiction.
Je les comprends d’autant mieux que j’ai moi-même eu beaucoup de mal à quitter mes personnages lorsque l’écriture s’est achevée. Après plusieurs années passées en leur compagnie, ils étaient devenus presque des amis.
Je crois qu’un personnage réussit vraiment sa rencontre avec le lecteur lorsqu’il cesse d’être perçu comme une simple création de l’auteur pour devenir quelqu’un dont on continue à se préoccuper une fois le livre refermé.
Le mot de la fin ?
Je ne suis pas une romancière de carrière. En écrivant Délenda, je n’avais ni message à faire passer ni thèse à défendre.
J’avais simplement envie de partager une histoire et un univers qui me faisaient vibrer. J’espère qu’elle trouvera ses lecteurs et qu’ils prendront plaisir à la découvrir et à échanger avec moi.
J’aime découvrir ce qu’ils ont ressenti, les personnages auxquels ils se sont attachés, ceux qui les ont agacés, les scènes qui les ont marqués, frustrés ou émus.
Pour moi, le véritable partage commence peut-être là : lorsque le livre est refermé et qu’il devient le point de départ d’une conversation.
J’espère donc que les lecteurs n’hésiteront pas à venir me parler de leur expérience de lecture. Je serai toujours heureuse d’en discuter avec eux. J’ai d’ailleurs créé une adresse électronique spécialement pour cela : contact.delenda@orange.fr
Pour aller plus loin

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Merci à Marie-Hélène pour cet échange autour de Délenda.
RépondreSupprimerAvec un immense plaisir ! MERCI à vous !
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