08 août 2026

Chronique littéraire : La Petite Bonne de Bérénice Pichat (Les Avrils/Le Livre de Poche).


Description de l'éditeur
Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais, ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

La Petite Bonne avance en rythme, sans en avoir l’air, vers le huis clos psychologique, jusqu’à surprendre tout le monde.
Libération.

La poignante histoire de deux vies abîmées par un monde auquel les personnages n’avaient rien demandé.
Elle.

Un vrai tour de force pour une histoire prenante avec des scènes qu’on n’oubliera pas.
Psychologies magazine.

Prix des Librairies indépendantes de Belgique 2025 / Prix des Libraires 2025 (roman français) / Prix Libraires en Seine Corinne-Kim 2025. 

Notre chronique
Un roman lu en deux jours. La Petite Bonne de Bérénice Pichat est un coup de cœur, un roman d’une grande maîtrise formelle et émotionnelle. Dans ce huis clos situé dans l’entre-deux-guerres, deux souffrances se rencontrent : celle d’une domestique épuisée par le labeur, la brutalité de son mari et les humiliations ordinaires et celle d’un ancien pianiste mutilé par la guerre, devenu dépendant de tous. Peu à peu, derrière les rapports de classe et les rôles assignés, quelque chose se déplace. 
Le roman m’a impressionnée par son équilibre entre prose et vers libres. Les fragments poétiques donnent une voix à la petite bonne, à sa fatigue, à ses rêves avortés, à cette vie réduite au service des autres. 
La prose, plus ample, accompagne davantage les pensées de Monsieur et de Madame, autre figure sacrifiée d’un après-guerre qui a détruit autant les corps que les existences.
« Je me souviens
- avant
je voulais voyager
Je rêvais
quand j’avais des rêves
de partir loin
de voir du pays
comme on disait
Les marins
les soldats
les aventuriers
c’étaient des héros
Ils ne savent pas leur bonheur
Moi non plus
en fait » (La Petite Bonne)
Bérénice Pichat analyse avec finesse la condition des femmes pauvres, les dangers auxquels étaient exposées les domestiques à l’époque, et bien sûr la solitude et le désespoir des « gueules cassées » et de leurs proches. 
« Le nez au ras de l’eau qui refroidit vite, il pourrait pleurer.
Cela fait des années qu’il ne pleure plus. Plus pour de vrai.
Il crie, il râle. Il singe très bien les larmes pour apitoyer ceux qui le regardent — mais il n’a plus jamais de vrais pleurs d’émotion. Sauf avec elle. Cette petite bonne a un don pour lui tirer les larmes. Et il trouve ça bon. Terriblement, même.
Avec elle, rien ne fonctionne de ses poses habituelles.
Il n’est ni invalide, ni misérable, ni victime. Juste un homme.
Avec ses maladresses et ses faiblesses, son caractère et ses désirs. C’est violent. Mais c’est si bon. Il avait oublié à quel point. Cette fille est une magicienne. » (Monsieur)
Il y a là un véritable tour de force : une intrigue qui se dévoile lentement, presque à bas bruit, jusqu’à un dénouement tellement inattendu. 
Je ne peux pas dire grand-chose de peur de dévoiler trop…
« Les premières semaines, Alexandrine avait organisé des dîners, des visites. Blaise se faisait l’effet d’être en performance : il exécutait les tours qu’on lui avait appris. Il maniait ses pinces, s’essayait à parler, à sourire, en une grotesque pantomime. Complices ou désemparés, les visiteurs applaudissaient, s’extasiaient sur les progrès, posaient des questions. Eux aussi faisaient semblant. Blaise en avait entendu plus d’un soupirer de soulagement en quittant la pièce que lui ne quitterait plus. Après une première invitation éprouvante, peu d’amis revenaient. Au bout d’une année, le silence avait tout envahi. » 
Un ouvrage porté par une écriture sobre, musicale, attentive aux gestes infimes comme aux blessures invisibles. J’ai hâte de lire le prochain roman de cette autrice !

Pour aller plus loin
Interview (à venir).
Traverser les forêts (à venir)
Les enfants du large 
(à venir)
Les âmes errantes (à venir)

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