Je viens de terminer Un simple dîner, dans le cadre du Prix
du Livre de Poche 2026 et j’ai souhaité relire Celle qui fugue de Cécile
Tlili. L’autrice saisit avec une grande justesse ce moment suspendu qui suit la
rupture. En tant que lectrice, mais aussi en tant que femme, j’ai été
immédiatement frappée par la douleur d’Alice, dont le couple vole en éclat
quand son mari lui dit qu’il ne l’aime plus et veut qu’ils se séparent.
« Il ne m’aime plus, là où je pensais que notre couple avait trouvé un nouveau point d’ancrage, loin de nos tempêtes passées, lui voyait une mer d’ennui. »
Tout est là, dans cette dissymétrie du regard. Et dès lors,
Alice s’enfonce dans une forme de sidération qui la pousse à fuir son couple,
mais aussi sa fille.
« Je suis lasse de cette course-poursuite contre moi-même. Fuir, accélérer, me retrouver toujours talonnée par le chagrin. »
Et nombre de ses réminiscences sont liées à sa fille, Romane :
« Je m’agenouille près du lit, observe le visage à demi enfoui dans l’oreiller. J’ai peur de la réveiller et pourtant je m’approche un peu plus. Je pose ma joue sur le matelas et me perds dans le labyrinthe que dessinent les vaisseaux sous la peau, sa peau infiniment douce malgré les petits boutons qui la constellent depuis quelques mois. Elle respire par la bouche, et j’entrouvre les lèvres pour aspirer son souffle. Je m’enivre du souffle de ma fille. »
Elle avance « comme
un automate », tente de tenir à distance « les pensées qui l’épuisent ». En
tant qu’enseignante, je suis sensible à cette écriture précise, presque
clinique, qui capte les gestes et les silences, qui nous touche par sa
simplicité, sa clarté.
« Je marche plusieurs heures dans les rues de la ville, capable pour la première fois depuis ces dernières semaines de tenir à distance les pensées qui m’épuisent. Je me perds dans des rues bordées de façades crayeuses, échouant de temps à autre sur des placettes où viennent me chatouiller les derniers rayons du soleil du jour, puis, alors que c’est déjà le soir, un soir d’automne qui est venu sans un bruit m’engourdit les os, je rentre me réchauffer chez celle qui a accepté de venir au secours de mes nuits. »
La rencontre avec Siham, une voisine d’immeuble, lui permet
de sortir du déni, de la sidération, de la fuite. Nous découvrons alors une
autre forme de vulnérabilité, celle d’une jeune femme qui se bat pour obtenir
son indépendance, mais qui est confrontée à des contraintes familiales
pesantes.
Deux trajectoires se croisent, deux manières d’être
entravée. Leur relation m’a semblé relever d’un appui temporaire, fragile, mais
salvateur.
« Tu sais, moi aussi, je suis passé par là. Le déni, la sidération. Une rupture, c’est comme faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas mort. »
Cette phrase éclaire ce que le texte sous-tend.
Ce qui m’a particulièrement touchée est la manière de rester
au bord des choses, de suggérer plutôt que d’expliquer.
« Je ne sais déjà plus si je me remémore ou si je réécris. »
Je termine cette lecture avec le sentiment d’un équilibre
précaire, mais lucide, et j’imagine que quelque chose, malgré tout, commence à
se reconstruire pour nos deux courageuses protagonistes.
Un roman à découvrir !
Pour aller plus loin

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Gabriel et Marie-Hélène.