Merci infiniment, chère Laetitia, d'avoir accepté notre interview !
Comment avez-vous choisi les pays et les parcours des quatre héroïnes de Un jour sans femme ?
Comme dans « la Tresse », j’ai choisi des héroïnes très éloignées les unes des autres, à la fois sur le plan géographique et sur le plan culturel, familial ou social ; Katla vit en Islande, Michiko au Japon, Ana Maria au Salvador et Hawa au Sénégal ; elles n’ont rien en commun, mais toutes subissent des inégalités, des injustices et des violences, parce qu’elles sont des femmes. Je voulais que chacune porte un combat différent. Partout sur la planète, les femmes subissent des violences, qu’elles soient physiques, sexuelles, sociales, politiques... Le roman raconte leurs histoires individuelles et cette grande chaîne de solidarité qu’elles vont créer.
Le roman s’appuie sur des réalités sociales, juridiques et culturelles très précises. Comment avez-vous mené vos recherches ?
Pour construire ce roman en forme d’utopie, je voulais m’appuyer sur des faits réels : le point de départ a été la grève historique des Islandaises du 24 octobre 1975. Cette grève a été suivie par neuf femmes sur dix et a changé l’Histoire du pays. Depuis, l’Islande est considérée comme un exemple en matière d’égalité. Si les Islandaises l’ont fait, à une époque où il n’y avait ni internet, ni réseaux sociaux, ni téléphone portable, j’avais envie d’imaginer un mouvement similaire aujourd’hui. J’ai fait des recherches en me rendant dans les différents territoires, en interrogeant beaucoup de femmes sur leur quotidien, leurs difficultés et leurs aspirations. J’ai rapporté des témoignages forts, qui ont nourri ce livre.
Michiko, au Japon, évolue dans un univers marqué par une forte pression sociale et professionnelle. Pourquoi souhaitiez-vous aborder cette thématique ?
La pression sociale qui s’exerce sur les femmes au Japon est très forte. La société japonaise, pourtant à la pointe de l’innovation technique et industrielle, est très conservatrice et sclérosée. On demande aux femmes de choisir entre leur carrière et leur vie de famille. La position est intenable ! De plus en plus de femmes refusent ce carcan. La natalité est en baisse et les autorités semblent démunies, mais l’organisation de la société, pourtant, est très peu remise en question. Ce paradoxe me semblait intéressant à explorer.
Plusieurs personnages évoquent le poids de l’éducation et des normes intériorisées dès l’enfance. Est-ce, selon vous, là que se joue une part essentielle des inégalités ?
Une part essentielle des inégalités se joue dans l’éducation. C’est par là qu’il faut commencer. Il y a une véritable acculturation des jeunes garçons à la puissance, à la violence, à la domination ; il suffit de regarder les rayons « jouets » des grands magasins ! Les filles, elles, sont élevées dans l’idée qu’elles doivent être compréhensives et généreuses, empathiques et douces. J’encourage chacun et chacune à lire le passionnant ouvrage de Lucile Peytavin « Le coût de la virilité » : le constat est glaçant, mais en même temps, il y existe des solutions. Il faut entièrement repenser l’éducation des garçons, car leur violence nous coûte trop cher, à la fois sur le plan humain, social et financier.
Votre roman mêle engagement politique et récit romanesque. Comment trouvez-vous l’équilibre entre le message et la fiction ?
Je suis résolument du côté de la fiction ; la difficulté de la construction de mes romans réside justement dans cet équilibre entre la part documentée et la part fictionnelle. C’est un équilibre parfois délicat à trouver. J’ai consacré plus de deux ans à l’écriture de ce livre ; j’ai parfois dû renoncer à des mois de travail lorsque le point de vue adopté ne me semblait pas juste. C’était un vaste chantier, sans doute le roman le plus ambitieux sur lequel j’ai travaillé.
La grève mondiale imaginée par Katla donne au roman une portée symbolique. Voyez-vous cette fiction comme une forme d’utopie, d’avertissement ou d’éventualité ?
J’ai construit ce roman comme une utopie, mais une utopie réaliste. En Islande, la grève de 1975 a été suivie d’effets majeurs : dès l’année suivante, une loi sur l’égalité des salaires a été votée. Et cinq ans plus tard, pour la première fois dans le monde, une femme a été élue démocratiquement à la tête d’un État (Vigdis Finnbogadottir, présidente de l’Islande durant 16 ans). Elle a déclaré par la suite qu’elle n’aurait pas été élue sans ce jour historique. Je suis convaincue qu’un mouvement semblable permettrait une vraie prise de conscience et accélérerait l’accession des femmes à des postes de pouvoir, qui favoriseraient les lois sur l’égalité. « Le monde est gouverné par des hommes — et regardez dans quel état il est » disait l’une des organisatrices de la grève islandaise en 75. Ses propos sont toujours d’actualité. Si le pouvoir était mieux partagé entre les hommes et les femmes, le monde serait plus pacifiste et beaucoup moins violent.
Vos héroïnes sont confrontées à des formes différentes de violence, mais aussi à des formes de résistance. Qu’espérez-vous transmettre aux lecteurs et lectrices à travers elles ?
J’aimerais que les femmes prennent conscience du pouvoir immense qui est le leur. Helvi Sipila, diplomate finlandaise sous-secrétaire générale de l’ONU en 1975, a prononcé cette phrase : « S’il arrive un jour que les femmes s’unissent pour le bien et l’intérêt de tous, elles constitueront une force sans équivalent dans le monde. » Les femmes représentent aujourd’hui 4 milliards d’individus ! Elles ont une force immense, mais elles l’ignorent. Le jour où elles en prendront conscience, individuellement et collectivement, le monde changera.
Depuis la parution du roman, quels retours ou échanges avec les lecteurs vous ont le plus marquée ?
Lors des rencontres et des séances de dédicaces, beaucoup de femmes me disent : « La grève, on est à 1000 % partantes ! ». L’enthousiasme est massif ! L’association « World with Women » a lancé un appel à la grève des femmes le 13 octobre prochain. Évidemment, j’en serai !
Quels sont vos nouveaux projets ?
Je répète actuellement une adaptation de « la Tresse » qui se jouera au Théâtre de la Renaissance à Paris à partir du 25 septembre prochain, jusqu’au 10 janvier 2027. La mise en scène est de Johanna Boyé, la distribution compte Marina Pangos, Magali Caillol, Blanche Leleu et Lara Tavella, ainsi qu’un musicien. J’y interprète mon propre rôle de romancière/narratrice, ainsi qu’une dizaine de personnages du roman. C’est une réinvention du texte, où celles et ceux qui ont apprécié le livre découvriront sa genèse et le processus de création qui fut le mien. C’est un projet sur lequel je travaille depuis deux ans et qui me tient énormément à cœur.
Le mot de la fin ?
Je voudrais citer cette phrase de Benoite Groult, qui m’a guidée durant toute l’écriture de ce livre : « Il faut que les femmes crient aujourd’hui. Et que les autres femmes – et les hommes – aient envie d’entendre ce cri. Qui n’est pas un cri de haine, à peine un cri de colère… mais un cri de vie » ?
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Résumé de l’éditeur
Islande. À la mort de sa meilleure amie, tuée par son compagnon, Katla se lance un défi inédit : organiser une grève des femmes dans le monde entier, pour dénoncer les violences et les inégalités.
Japon. Michiko, jeune salariée enceinte, est harcelée par son patron.
Salvador. Ana María, ouvrière à l'usine, se bat pour sa fille, condamnée à trente ans de prison pour suspicion d'avortement.
Sénégal. Hawa, urgentiste, tente de sauver une enfant quand le trauma de son passé ressurgit.
Katla, Michiko, Ana María et Hawa ne se connaissent pas, mais toutes décident de dire non. Elles étaient seules, elles seront des millions. Sans les femmes, le monde s'arrêtera-t-il de tourner ? Et s'il suffisait d'un jour pour tout changer ?


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